Mouiller
TEXTE LU AU CABARET LITTÉRAIRE DES AUTEURS DU DIMANCHE
13 NOVEMBRE 2005 AU DIABLE VERT


Contrainte : présence d'une devise étrangère

J’avais couru après. Je me pensais trop bon, Top directeur de production, capable
d’accomplir n’importe quoi.

Aujourd’hui on faisait une scène de nuit, sur une rue mouillée, avec 12 deuxièmes rôles,
un mouton et une comédienne qui chante, le tout filmé du haut d’une grue. Il ne
manquait que les enfants, et j’avais le tour du chapeau des difficultés de tournage. Si je
réussissais cette nuit, je serais mûr pour des plateaux américains, sinon, avec le retard
qu’on avait déjà accumulé et les dépassements budgétaires, ce serait mon Waterloo.

Encore à la maison, mon cellulaire sonne. C'est jamais bon signe.

- De la neige? Es-tu malade? On est à 4 heure du plateau, pis le réalisateur veut
de la neige au lieu de la pluie. Est-ce qu’il est tombé sur la tête? Yé trop tard, on
n’a pus d’argent, pis j’ai besoin d’au moins 24h pour un changement
d’intempérie, OK? Ma connection à MétéoMédia, c’est pour les bulletins de
météo, pas pour des requêtes au bon Dieu. Demande-lui à Robert s’il est prêt à
mettre son salaire pour avoir de la neige dans son film. Non? L’incident est clos.
On se voit sous la pluie, notre pluie, dans quatre heures.

Rendu au bureau, je sens tout de suite la détresse en ouvrant la porte. La
coordonnatrice m’annonce, un peu paniquée, que la comédienne ne se présentera pas
sur le plateau, parce que le directeur photo, qu’elle baise depuis le deuxième jour du
tournage, vient de lui annoncer qu’il a une blonde.

Quel crétin! Il n’a pas encore compris qu’il devait attendre la fin du tournage pour avoir
sa crise de bonne conscience. La prochaine fois, je fais mettre à son contrat qu’il a juste
le droit de baiser les techniciennes.

Je mets le réalisateur en contact avec la comédienne, pour qu’il essaie de la raisonner.
Au pire, entre deux crises de larmes, je pourrais toujours la menacer de la barrer des
plateaux de Montréal, mais je n’aime pas utiliser cet argument trop souvent. Question
d’éthique professionnelle.

En chemin vers le plateau, mon téléphone sonne et mon régisseur hurle dans le
combiné : le camion-citerne contenant l’eau de notre pluie a fait une sortie de route sur
la rive Sud .

- Appelle la station de pompier du quartier, et demande s’ils peuvent nous envoyer
un homme nous ouvrir une borne-fontaine. Au pire, on ira cogner aux portes des
maisons adjacentes de la rue pour emprunter des boyaux d’arrosage. Ok bye!

Tabarnak de criss de chauffeur de crétin d’imbécile!!!

Une chance que je suis seul en voiture, sinon j’aurais brisé la règle première des
directeurs de production : ne jamais crier devant l’équipe. Sauf lors de la crise planifiée.

La crise planifiée, c’est habituellement le 6e jour. Je mets en scène une crise publique,
toujours coordonnée avec le réalisateur et le régisseur; une crise où je fais montre d’une
ferme autorité. Parfois, si l’équipe est un peu indisciplinée, je tombe sur la tomate d’un
ou deux techniciens et j’obtiens quelque chose de très précieux: la peur.

Habituellement ça m’achète la paix pour le reste du tournage.

Une fois rendu sur le plateau, je sens un premier domino tomber. Le chef électro a mal
évalué la distance entre la rue mouillée et les lampes HMI et il m’annonce qu’il y a
danger d’électrocution, si on ne va pas chercher des disjoncteurs spéciaux chez le
fournisseur.

Je donne le OK, puis je me rends au CCM. Costume, coiffure et maquillage. Le centre
névralgique du plateau. Là où toutes les rumeurs convergent, où toutes les confessions
s’accumulent, là où je prends habituellement le pouls des acteurs. Kim, la comédienne
principale, est là, larmoyante à souhait, et Claude, le coiffeur, la prépare, pendant que la
maquilleuse attend la fin du Niagara facial, question de pouvoir travailler à sec. Marco,
un des deuxièmes rôles, entre en hurlant. Marco était encore livreur la semaine passée,
mais déjà son égo a enflé au niveau « méga star ». Il ne se doute pas que sa demi-page
de texte risque de se faire couper au montage compte-tenu que le scénario est déjà trop
long de 30 minutes. Marco est outragé devant les insinuations de l’équipe de réalisation.
On attaque supposément sa réputation. Après lui avoir demandé de se calmer,
j’apprends que monsieur est tanné qu’on insinue qu’il est gay et que de lui remettre des
pages de scénario roses est la goutte qui fait déborder le vase.

J’éclate de rire.

- Marco… Le rose, c’est une convention cinématographique qui veut juste dire
qu’on est rendu à une autre version du scénario. Quand tu as eu la version
jaune, tu pensais tu qu’on te prenait pour un Chinois?

Heureusement, le mouton qu’on a engagé pour la scène a un quotient intellectuel
supérieur…

Justement, le mouton...

- Salut Alain? C’est quoi le statut du mouton?
- …
- Yé mort?
- …
- La ferme est un foyer de tremblette de mouton? Y’en reste-tu au moins un?
- …
- Tous abattus. Criss! OK, rappelle la ferme de chèvre à qui on a parlé la semaine
passé. Fais en livrer une au plus criss. J’te rappelle.

Signale.

- Allo, département coiffure, SVP. Claude, j’ai une grosse faveur à te demander.
T’as combien de bigoudis en stock? T’es tu capable de me friser une chèvre pour
minuit? OK.

Signale.

- Alain, apporte la chèvre au CCM dès que possible. Amène aussi de quoi la
nourrir, pour la tenir tranquille.  

Une fois sur le plateau, l’assistant-réalisateur me pète sa crise syndicale quotidienne.
Cette fois-ci c’est à cause des plans du banquet de la veille. Il m’accuse de négliger la
sécurité des accessoiristes en n’ayant pas autorisé de frigo sur le plateau, ce qu’il fait
qu’ils ont manipulé de la nourriture périmée une partie de la journée – un risque évident
d’empoisonnement. Il me dit que je suis très chanceux de ne pas avoir de grief du
syndicat.

- Luc. Ils avaient du désinfectant en gel pour se laver les mains à tout moment. Et
puis, c’était de la viande sur-cuite, on ne parle pas de salmonellose, là.
L’important c’est qu’aucun des comédiens n’en aient mangé.
- …
- En passant, as-tu parlé à notre deuxième électro de sa consommation de
cocaïne. Parce que si je le revoie sur mon plateau gelé comme la semaine
passée, je le barre à MTL. Il est mieux de se tenir au carreau.

À trente minutes du premier plan, les choses se gâtent.

Mon camion de pompier appelé en renfort est pris dans le trafic, le conducteur ayant
décidé de remonter St-Laurent, au lieu de prendre du Parc.

Pendant que j’envoie l’équipe de régie chez les voisins, on entend un cri de mort du haut
de la grue. Le sang glacé, on se retourne craignant la chute d’un corps, mais c’est
seulement l’assistant-caméraman qui sacre du haut de sa nacelle. La grue vient de
coincer, il a beau essayer toutes les combinaisons possibles, rien ne bouge.

Mon opérateur de grue rouspète que ce n’est pas de sa faute si on a loué une grue de
construction. Sauf que je n’avais pas les 5 000$ US pour m’en faire livrer une vraie de
New York. Je lui ordonne d’éteindre l’alimentation électrique et de laisser la nacelle
descendre par décompression, ça sera suffisamment haut pour le plan, et on placera le
toit d’un camion pour qu’il ait une bonne vue.

À quinze minutes du premier plan, ça ne s’améliore pas.

Mon téléphone sonne pour m’annoncer que le camion de pompier est annulé, parce qu’il
doit éteindre un incendie au coin de l’Avenue des Pins. Ma rue est toujours sèche, les
voisins ayant refusé de coopérer parce qu’on ne les payait pas. Il paraît que l’an passé,
Spielberg a payé deux cents dollars par maison, juste pour faire éteindre les lumières
une heure. Merci Steven!

La seule chose qui peut encore nous aider serait un acte de Dieu : une petite pluie fine.
J’aurais du allumer un lampion.

La comédienne arrive enfin sur le plateau en tenant la chèvre permanentée en laisse. Il
faut tourner maintenant parce qu’avec une masse salariale de 10 000$/l’heure, je n’ai
même plus les moyens payer du temps supplémentaire et on a 23 plans à tourner ce
soir.

Après un branle-bas de combat, on se place pour un premier plan, rapproché pour
masquer la rue sèche, et on fait une prise de la chanson complète, avec les 12
deuxièmes rôles exécutant leur chorégraphie derrière elle.

On coupe, pour découvrir que pendant qu’on se concentrait sur la performance de la
comédienne, la chèvre a décidé de manger sa robe!

Pendant que la costumière place des épingles de sécurité pour masquer le trou, le
directeur photo vient devant la comédienne pour faire une lecture de posemètre. Elle
éclate alors en sanglot parce qu’il ne l’a pas regardée, et ruine instantanément son
maquillage.

Au même moment, les 12 seconds rôles ayant participés hier à la scène du banquet se
mettent à vomir en chœur, ruinant leurs costumes.

Un coup de tonnerre se fait alors entendre, et une pluie torrentielle s’abat sur la rue. Une
lampe explose, nous révélant que l’électro coké que je n’ai pas congédié a omis de se
brancher sur un disjoncteur spécial. 

La décharge de lampe entraîne un court-circuit sur la grue, qui s’emballe et catapulte la
caméra d’un demi-million de dollars et l’assistant-caméraman dans un arbre.

C’est à ce moment que le réalisateur, que l’on soupçonnait d’être cardiaque, nous le
confirme en tombant du haut du camion, tuant la chèvre sur le coup.

Finalement, l’assurance a jamais voulu rien payer parce que notre certificat d’assurance
mentionnait un mouton, mais pas de chèvre, ce qui invalidait toute la protection du
plateau.

Moi, j’ai abandonné le cinéma, je travaille maintenant comme guide touristique dans
l’Atacama, au Chili : le désert le plus sec au monde.
1 de 4



-----------------------
© Denis McCready 2005