AUTOFLAGELLATION
April 28, 2009Texte lu aux Auteurs du Dimanche sur le thème AUTOFLAGELLATION – Dimanche 26 avril 2009 au Verre Bouteille, coin Mont-Royal et de Lorimier.
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(il fait la lecture de sa lettre sur son iPhone)
Courriel À : Babillard électronique du Journal Voir – Section des annonces personnelles.
Objet : Lettre ouverte à l’auteure de la lettre déposée à mon appartement après notre rupture, il y a plusieurs années.
Chère femme déçue, saches que jamais je n’aurais voulu que tu gardes ce sentiment de déception en toi, et malgré la dureté de tes mots, je suis content que tu te sois exprimée librement. Je t’écris aujourd’hui pour souligner ton génie, et te faire part de l’incroyable impact de ta lettre, une missive écrite à la main que tu n’as pas signée. À l’époque, c’était superflu, on venait de se séparer et sur réception, ce détail n’aurait que souligné une évidence, l’absence de date était aussi anodine.
Hors plusieurs années plus tard, alors que je faisais un ménage, je suis tombé sur ta lettre. Tu m’accusais de t’avoir séduite, de t’avoir fait sentir spéciale pour t’attirer dans mon lit, de t’avoir traitée au petits soins avec des soupers romantiques arrosés de vin, suivi de nuits torrides où je te promettais mers et mondes, pour ensuite devenir froid comme une pierre et te signifier qu’on devait arrêter de se voir. Après lecture, désagréable il faut l’avouer, j’ai machinalement cherché qui m’avait envoyé cette lettre. J’avais en main une simple feuille de papier pliée, pas d’enveloppe, pas de date nulle part au verso ou au recto, et surtout pas de signature… Je pris le temps de comparer l’écriture avec quelques lettres d’amour récoltées au fil des ans dans un tiroir spécial à cet effet, mais rien ne me permettait de déterminer ton identité. Je pris la peine de relire ta lettre, mais l’absence de détails spécifiques me glaça le sang. Tu avais savamment omis toutes références externes qui auraient pu me permettre d’identifier un événement ou un lieu particulier. J’avais entre les mains une lettre générique de rupture d’une femme blessée par un séducteur en série. Je fut frappé de plein fouet par la dure vérité : je ne savais pas qui tu étais, parce que j’avais fait le même coup à tellement d’autres femmes à l’époque…
Merci beaucoup du coup de poignard dans la chair, je suis certain que tu ne pouvais imaginer meilleure vengeance. Je sais déjà comment on se sent quand on se fait ouvrir le ventre par un scalpel froid et que l’on ressent son sang chaud couler sur son ventre. Un chirurgien un peu pressé m’a déjà donné un coup de bistouri sans vérifier si j’étais bien anesthésié. Contrairement à mon sous-sol où j’ai découvert ta lettre, il est plus sécuritaire de se faire ouvrir les tripes dans une salle d’opération.
Au début, je l’ai reçue comme une lame. Puis elle est disparue dans ma mémoire trouble. Le réel bouleversement n’est pas venu en relisant ma liste de conquêtes – elle existe – pour tenter de t’identifier, ni en revoyant une ex sur le coin d’une rue dans les bras de celui qui la rend heureuse. Ta lettre avait semé la graine du poison, mais c’est en regardant un film que la plante maudite a germé.
Eternal Sunshine of the Spotless Mind.
Après avoir terminé de regarder le film, j’ai eu l’impression qu’on m’ouvrait le cœur de la même manière que mon chirurgien maladroit : sans anesthésiant, d’un coup sec de la lame. J’ai mis au moins 4 heures pour recommencer à fonctionner normalement, assis dans mon salon la tête entre les mains, à comprendre comment j’avais raté ma vie.
C’était comme une scène de Fellini, j’étais assis sur mon divan et toutes les femmes que j’avais aimé, et celle que j’aurais du aimer, étaient dans le salon avec moi et me regardaient, me jugeaient, me faisaient sentir toute la peine que je leur avais faite. J’étais en train de devenir fou.
Avant ta lettre, je n’avais jamais réalisé à quel point c’était facile pour moi d’oublier une femme. Le film actualisait d’une manière étonnante toute la portée émotive de cette amnésie. Il n’y pas plus grande violence que l’oubli. Parce que des insultes, des claques, je n’en ai jamais donnés de toute ma vie, mais des mots froids, implacables, qui tombent comme une guillotine, ça par contre, je sais ce que c’est. Et ensuite, le néant…
Je sais que ma froideur à couper les ponts pouvait paraître inhumaine, et si ça peut te rassurer, je n’ai pas passé ma vie à traiter les femmes de la sorte. J’ai aimé et j’ai eu la chance inouïe d’être aimé en retour, comme un Cyrano qui ne se cache plus, et à qui on aurait dit oui. Les mots m’ont aidé à me faire aimer aussi. La plume, c’est vrai, est l’allié de l’amant. Et je n’échangerais pour rien au monde toutes les pitounes de char, les groupies de musiciens ou les opportunistes de la télévision, contre le regard transit d’une femme qui vient de me lire et qui fond comme du chocolat au soleil.
Après avoir visionné ce film si troublant, et en résonance avec ta lettre, je suis tombé dans une spirale de dépression; il me semblait que la seule issue était de revoir les femmes que j’ai aimé, mes conquêtes, mes maîtresses, et leur demander pardon. À chacune, je refaisais le même numéro de l’homme meurtri, en doute, plein de culpabilité et de remords. Certaines s’en donnait à cœur joie, me meurtrissant de leurs critiques amères; je les aidaient parfois en ajoutant des détails encore plus sordides sur moi-même. D’autres me prêtaient une oreille à la limite de l’indifférence et me reconduisaient à la porte en me disant de prendre soin de moi. À chacune d’elles, je montrait la fameuse lettre, et nulle ne la reconnaissait. Pendant deux ans, je me suis imposé ce régime masochiste d’archéologue amoureux jusqu’au jour où l’une d’entre elle, plus perspicace que les autres, m’a posé une question qui a mis fin à ce suicidaire manège.
Et si la lettre avait été écrite à un autre homme?
Elle me rappela qu’à l’époque où on se fréquentait elle et moi, trois brèves semaines lubriques, j’habitais sur le Plateau Mont-Royal depuis deux ans avec deux jeunes hommes de mon âge, eux aussi en proie aux démons de la séduction. Elle me rappela qu’à plusieurs reprises nous avions déjeuné à six, les trois hommes de la maison et nos trois conquêtes du moment. Hors, quelques mois plus tard, l’un d’eux termina ses études et retourna vivre aux États-Unis, et l’autre partit en vacances en Europe; ils quittèrent l’appartement rapidement et avant l’échéance du bail en me laissant quelques cartons et effets personnels en consigne. Dans le chaos de cet appartement de baiseurs invétérés, une petite lettre d’une amoureuse éconduite aurait pu tomber dans la mauvaise pile et se retrouver entre mes mains par inadvertance.
J’étais tétanisé.
La logique implacable de sa question était d’autant plus vraie, qu’après toutes ces années, je n’avais jamais remarqué que mon nom n’y figurait pas en entête… Donc ta lettre, LA lettre, aurait pu être adressée à n’importe quel homme de cet appartement… Mais c’est moi qui l’a trouvé.
Donc, chère femme anonyme à la plume vitriolique, merci! Tu as changé ma vie.
Après consultation à son confessionnal, le Père Aubé m’a envoyé en cure auprès de moines spécialisés dans le traitement des victimes de l’Opus Dei, adeptes de l’autoflagellation physique. Il y voyait là un puissant parallèle. Après mon traitement, je pris de grandes décisions afin d’améliorer l’harmonie de ma vie amoureuse.
Maintenant, je prend le temps de connaître une femme avant de m’impliquer amoureusement et sexuellement.
Ensuite, je prend le temps de réfléchir à nos difficultés avant de décider de rompre avec elle.
En dernier, j’exige maintenant que toutes communications non-verbales soit faîtes de manière électronique, ainsi tout est daté, l’auteure est connue, et… c’est beaucoup plus facile à effacer.
Je te laisses avec mes salutations les plus chaleureuses, et c’est signé : LUI.
(il appui sur une touche) Envoyer. Votre message a été envoyé.
(il appui sur une touche) Effacer. Voulez-vous vraiment effacer le message? (il appui sur une touche) Oui. Votre message a été effacé.
(soupir de soulagement)
Enfin libre!






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