Blogue de Denis McCready’s Blog

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YEUX, republication

April 21, 2008

Je republie ce texte écrit il y a deux ans, parce que je me suis rendu compte que ce texte me hante encore; parfois j’ai l’impression que ce n’est pas moi qui l’a écrit, mais je me rappelle bien les deux jours passés à m’activer sur une vieille dactylo (mon ordi était en réparation). Tapant avec force, tout en pesant chaque mots, j’ai simplement écrit en me rappelant les dénonciations des organisations de droits de la personne et les articles écrits par d’anciens prisonniers.

Nous sommes à une époque sombre, violente et sans merci. Il ne faut pas oublier les principes pour lesquels se sont battus nos ancêtres, sinon on va se retrouver mille ans en arrière.

Dédié à ceux qui luttent au front de la bataille pour la liberté.

TEXTE LU AU CABARET LITTÉRAIRE DES AUTEURS DU DIMANCHE
8 JANVIER 2006 AU DIABLE VERT


Contrainte: doit se passer sur une île déserte

C’est toujours le cri d’un oiseau ou le bruit des bottes qui me tirent du sommeil. La mer, même si elle est proche, même parfois en furie, ne me réveille jamais. Elle me berce plutôt dans le sommeil et c’est là mon seul réconfort, avec le ciel.  Ce matin, sauf la mer, c’est le silence plat. À mesure que j’émerge du sommeil, il y a quelque chose d’anormal dans tant de silence. Je n’entends pas mes voisins, Amir et Rahimoula. Peut-être sont-ils en interrogatoire. Pourtant, j’aurais entendu le bruit des soldats aller et venir; leur cellule est de part et d’autre de la mienne. Impossible de ne pas entendre ce bruit si familier de la chaîne qui traîne par terre, se balançant entre les chevilles.   Puis le silence s’étend encore plus loin. Je n’entends pas le grésillement du mégaphone de la base, un bruit de fond constant qui sort de vieux cornets de métal entre les appels aux soldats. Parfois j’arrive à comprendre un ou deux mots, avec mon anglais sommaire appris en regardant leurs vieux films.

Ce matin, même le bruit de fond du mégaphone est absent.   J’ai été forcé de dormir avec ma cagoule cette nuit. Une autre de ces punitions arbitraires; probablement parce que je n’ai pas parlé durant l’interrogatoire d’hier. Je déteste me réveiller et ne voir que du bleu. J’ai beau chercher des formes à travers le tissus, impossible de distinguer quoi que ce soit. Je devine que le soleil est levé, j’imagine le ciel d’un bleu immaculé. En me tournant sur le côté droit, la douleur dans mon épaule est vive. J’ai dormi avec les mains derrières le dos. En arrivant il y a trois ans, ça m’a pris quelque temps pour me trouver une position confortable pour fermer l’oeil avec des menottes. En faisant un trou pour l’épaule dans le mince matelas, il y a moyen de s’assoupir quelques heures sans couper la circulation sanguine. Sinon on se retrouve avec le bras complètement engourdi et il faut se tortiller pendant une bonne demi-heure avant d’arrêter les picotements. Malgré ma bonne position, j’ai constamment mal à l’intérieur de l’épaule; probablement une tendinite chronique. Ce n’est rien à comparer aux diarrhées qui affligeaient Massoud; elles ont fini par le tuer. Au moins, lui, il dort en paix.   Mon nom est Rahmat, je suis infirmier, je suis Pashtoun. Mais pour eux, je suis un présumé terroriste, un combattant illégal, un simple Afghan. Je suis ici depuis trois ans. Ici, je ne sais pas c’est où ici. Il fait chaud, nous sommes près d’une plage et je ne suis pas le seul à avoir été emmené d’Afghanistan. Il y a aussi des prisonniers qui parlent arabes, mais je n’arrive pas à bien les comprendre.

Ça fait trois ans que je raconte la même histoire: je suis infirmier et je travaillais pour le Croissant Rouge iranien. Je soignais des blessés lorsque notre camp a été attaqué par les Américains malgré nos drapeaux. Ils avaient eu une information comme quoi il y avait des Talibans dans l’hôpital. Les imbéciles oublient que comme la Croix-Rouge, nous avons l’obligation de soigner tous les blessés de manière impartiale: Taliban, Afghan de toutes allégeances, Canadiens, Américains, tous. C’est mon devoir. J’ai essayé un nombre incalculable de fois de leur expliquer: je parle Dari, une variante dialectale du Farsi, la langue parlée en Iran, je pouvais donc travailler avec le Croissant Rouge et appeler Téhéran, sans avoir besoin de traducteur. J’ai étudié avec des Iraniens à Kaboul dans ma jeunesse, c’est pour ça que j’ai eu cet emploi. C’est comme ça que j’ai nourri ma famille malgré la guerre. J’ai un garçon qui doit avoir 8 ans maintenant. Ma femme, Charbat, doit être morte de chagrin, ou elle s’est remariée depuis. Je n’arrive pas à accepter de l’avoir perdu. Peut-être sait-elle que je suis ici, peut-être a-t-elle essayé de me faire sortir puis a abandonné? Parfois quand ils me questionnent ou qu’ils me font mal, j’ai envie de me laisser aller au désespoir et raconter n’importe quoi comme cet autre a fait: il leur a sorti un filet d’inventions, en parlant d’assaut sur des véhicules, de groupes armée anti-américains, d’attentats. Il a été soldat, il sait ce que c’est de se battre. Il est probablement convaincant. Je ne sais même pas utiliser un fusil, mais je sais faire une injection intraveineuse par contre, je sais comment panser une blessure pour minimiser le risque d’infection. Je vais leur raconter quoi? Que j’avais l’intention de tuer des Américains avec de la pénicilline? De la pénicilline, on n’arrivait pas à en avoir avant le Croissant Rouge, parce les Talibans interdisaient qu’on soigne à l’occidentale. Bande de crétins! Avec les enfants qui mourraient à gauche et à droite, je n’en aurais jamais gaspillé pour des stupidités pareilles. Je remercie le ciel que mon fils n’ait jamais été malade. Ma femme Charbat était en santé, moi aussi.

Ça faisait un an que je travaillais au camp du Croissant Rouge quand ils m’ont enlevé. Je ne me suis pas inquiété le premier jour; une fois qu’ils auraient compris qui j’étais, ils me relâcheraient. Mais mon nom ressemblait à celui d’un quelconque terroriste, tiré d’une liste de noms qu’ils avaient montée en questionnant des paysans.  Les pauvres ne s’étaient pas fait priés pour donner des noms typiques, en échange d’un peu de nourriture.

Après deux semaines, ils nous ont drogué, mis des couches comme des enfants et nous ont embarqué dans un avion, pieds et poings enchaînés. J’ai perdu connaissance avant le décollage, mais je sortais parfois de mon sommeil quelques secondes pour nous voir tous couchés en rangées, un troupeau de prisonniers, une scène comme j’avais vu il y a longtemps dans un film sur les esclaves africains aux États-Unis. Je retombai dans le sommeil rapidement, malgré mes efforts pour rester éveillé.

Tout de suite après notre arrivée sur l’île, ils ont commencé les interrogatoires. Ils m’ont posé des questions, menacé avec un chien, dit que je n’avais aucun droit, attaché dans des positions qui donnent mal aux articulations, fait écouter de la musique très forte pendant des heures, m’ont enfermé dans un réfrigérateur toute une nuit, m’ont empêché de dormir pendant 5 jours jusqu’à ce que je commence à avoir des hallucinations, m’ont forcé à me nourrir quand j’ai fait une grève de la faim en m’enfonçant un tube dans l’estomac par le nez, me gavant avec tellement de brutalité que j’ai craché du sang pendant deux jours, mais le pire, le pire de tout, c’est la planche.

J’en avais entendu parler de ceux qui l’avaient vécu et ça me donnait froid dans le dos. Puis mon tour est venu. Ils m’ont attaché le corps sur une planche, les jambes et les bras contraints, ils m’ont enveloppé le visage dans du plastique transparent et ont incliné la planche pour que j’aie les pieds plus haut que la tête. C’est dans cette position qu’ils ont commencer à me verser beaucoup d’eau sur le visage. Je me suis étouffé instantanément, j’étais certains qu’ils essayaient de me noyer. De l’eau infiltrait jusqu’à ma bouche, je cherchais de l’air, la tête me tournait, je me suis entendu gémir “please” mais le plastique étouffait le son, après un temps interminable dans cet enfer, mon corps s’est mis a être secoué de spasmes, j’ai commencé à uriner et déféquer: j’étais en train de mourir. Mais ils ont arrêté juste à temps, arrachant le plastique et relevant ma tête. C’est un homme à lunette qui déterminait les limites, il utilisait des termes médicaux, prenait mon pouls, observait ma pupille avec sa lampe de poche, puis donnait son accord à une autre planche où il renvoyait le prisonnier à sa cellule.

Je pensais que j’allais devenir fou quand ils ont recommencé le lendemain, probablement parce que je ne leur avait rien raconté de compromettant. Impossible de rationaliser, impossible de rester stoïque: à chaque fois je criais, à chaque fois je répétais les mêmes histoires d’infirmier, de camp du Croissant Rouge, de soins impartiaux à tous, ils ne comprenaient pas. Ça a duré une semaine. Puis ils ont arrêté sans explications. Ce matin-là, comme tous les matins, je me suis réveillé en tremblant. J’étais incapable d’arrêter de trembler. C’est là que je me suis mis à penser au visage de ma femme. Pendant la guerre, quand je rentrais de l’hôpital, bouleversé d’avoir vu autant de personnes mourir en une journée, il n’y avait que son regard pour me calmer. Alors je me suis mis à penser a ses yeux verts, beaux comme des émeraudes qu’on aurait arraché à une montagne magique. En reprenant mon souffle, je ne suis souvenu comment elle plongeait ses yeux dans les miens, alors que la nuit n’était éclairée que par la lune. Elle tournait son visage pour que je la voit dans le rayon qui filtrait entre nos fenêtres. Elle chuchotait alors, pour ne pas réveiller notre fils qui dormait, et me récitait son poème préféré. C’est un vieux poème d’amour pachtoun racontant le périple d’une jeune femme qui traverse les montagnes pour retrouver son mari, égaré au retour d’un voyage. Pour la première fois de mon emprisonnement, je me mis à pleurer et le visage baigné de larmes, j’ai attendu mes geôliers. Je rejouais cette scène dans ma tête, revoyant ses yeux, murmurant le poème comme une prière. Ils ne sont pas venu ce matin-là, ni le lendemain. Puis les interrogatoires se sont espacés à mesure que beaucoup de nouveaux prisonniers arrivaient.

Bientôt, je passais mes journées à lire le Coran, que je n’avais jamais vraiment étudié, et à regarder le ciel. Il y a un an environ, au retour d’une séance de planche particulièrement pénible, j’étais hystérique, je gémissais de manière incontrôlée. Je ne sais pas combien de temps je suis resté couché dans ma cellule, prostré, à entendre ma propre voix résonner dans ma gorge. À un moment donné, cette voix à commencé à me déranger, comme si elle était celle d’une autre personne. Ce bruit m’irritait de plus en plus. En constatant que les cris étaient étrangement synchronisés avec les contractions de ma gorge, je compris que c’était ma propre voix qui me dérangeait, mais je n’arrivais toujours pas à arrêter de gémir. Je me suis rappelé cette prière aux yeux de ma femme qui m’avait tant calmé auparavant. Je cherchais ses yeux dans ma mémoire, mais je ne rencontrais que le vide. J’avais beau me forcer, je ne voyais qu’une forme féminine, habillée d’une robe traditionnelle, et au milieu du visage, un trou flou, couleurs de peau. Je me suis concentré longuement, avec l’écho de mes gémissements incontrôlés dans la tête, mais je n’y arrivais pas. C’est là que le silence me gagnât enfin. Ma bouche coupa net en plein cri. En plus de m’avoir volé ma dignité, il m’avait enlevé jusqu’au souvenir de ma femme.

Je n’ai plus jamais pleuré dans ma cellule, ou crié sous la torture. Au début ils sont restés surpris, par mon silence, par l’absence de réaction quand ils redoublaient d’ardeur à me faire souffrir, puis ils se sont désintéressés de moi. Maintenant, ils ne font que me poser des questions, toujours les mêmes, juste pour dire aux généraux qu’ils continuent leur travail.

Ma cagoule m’empêche de voir le ciel ce matin. C’est maintenant mon seul plaisir de regarder le ciel, le vol des rares oiseaux, les tonalités de bleus qui évoluent au cours de la journée, le rose qui s’installe lentement lorsque le soleil décline.

J’aimerais vivre sur une île déserte et passer mes journées à regarder la nature, mais mon île est habitée par des prisonniers brisées et des soldats qui portent bien leur nom, puisqu’en Farsi, soldat veut dire “celui qui perd la tête”. Je suis un naufragé sur une île peuplée d’animaux terrifiés et de monstres sanguinaires, une île désertée par l’humanité.

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TAXI

April 8, 2008

Texte lu au Cabaret littéraire des Auteurs du Dimanche le 6 Avril 2008

Verre Bouteille, rue Mont-Royal

J’ai passé la semaine à y penser, et je ne savais pas quoi choisir, alors je vous livre quelques idées décousues sur le taxi.

La première qui m’est venue était de raconter la mort de mon père, et le long voyage de taxi que j’ai du faire pour aller de Montréal à St-Jérôme, voyage qui était l’écho d’un autre grand voyage de taxi, fait quelques années auparavant avec mon amie Annie, lorsque son père est mort dans des circonstances similaires. Un texte ne racontant que la réalité, et dont les incroyables coïncidences auraient servi de justificatif pour vider mes tripes sur la scène sans ménagement. Ça aurait été lourd, il y aurait eu un silence épais, j’aurais parlé doucement, faisant des longues pauses à des moments choisies, pour prendre une grande respiration, pis vous laisser croire que je pourrais peut-être me mettre à brailler. J’aurais porté la mort de mon père comme un stigmate sanglant, je vous aurais imposé ma douleur en public, ça n’aurait même pas été thérapeutique, juste obscène. J’haïs les histoires vraies de douleurs personnelles ressassés en petit bouillon de commisération. J’ai horreur des gens qui ont souffert et qui marchandent les ecchymoses de leur vie. C’est comme récolter sa marde ou son vomit pour en faire une soupe et l’offrir à manger aux autres, c’est dégueulasse, c’est obscène et c’est surtout pas de l’art. Le nombre de livre écrit comme ça, le nombre de documentaire chiant à crever, où la personne raconte sa douleur sans aucune réflexion ou perspective, sans arriver à raconter une histoire qui se tient. Sa douleur… Argh! C’est pas parce que c’est une histoire vraie, que c’est bon. C’est ça que je mettrai dans le projet de loi C-10, pas des termes vagues comme « ordre public » , j’interdirais les faits vécus racontés à la première personne.

Imaginez un instant : « Papa, tu sais, je n’ai pas eu le temps de te parler avant que tu meures… Chaque jour, je me regarde dans le miroir et je me demande si je te ressemble… » Ahh.. Pénible. Pis vous auriez été obligé de m’écouter, dans un silence confis de malaise, faisant attention de ne pas cogner votre bière. Pis en plus, j’aurais tué dans l’œuf toute critique possible, pas de place pour commenter mon rythme, ou le choix des mots. Ça vous aurait laissé avec deux options – m’éviter le reste de la soirée, ou me toucher l’épaule d’une manière senti en m’adressant un clignement de yeux avec les lèvres pincées. Fais que je vous ai épargné.

Après ça je me suis dit que je ferais un essai sur le taxi, comparant les avantages économique du taxi sur la voiture, dressant au passage une étiquette du taxi, genre qu’est-ce que tu as le droit de manger en taxi, combien il faut laisser de pourboire, etc. J’aurais essayé d’être comique, et j’aurais échoué misérablement. Je ne suis pas bon là-dedans.

Ce qui fait que j’aurais été obligé de jongler avec un concept simple, genre qu’il y a deux types de chauffeurs de taxi : celui qui parle, celui qui parle pas. Le pire, c’est que c’est vrai. En plus, le taxi peut être une source vivante de nouvelles. Prenez un taxi avec un chauffeur Haïtien et lancez-lui: « Coudonc, qu’est ce qui se passe en Haïti? » Bang, il part et là vous aurez un compte-rendu complet, un éditorial sur roue avec en bruit de fond un match du Canadien ou de la musique tropicale. C’est cent fois plus intéressant que Bernard Derome.

J’ai eu les meilleures discussions sur le Coran ou l’Islam dans des taxis. Un jour, le gars écoutait un CD récitant le Coran, et il a fait mine de baisser le volume quand je suis entré. Je lui ai demandé de le remonter. C’était superbe. Le récitant était une grosse vedette dans l’Islam, une voix ensorcelante. J’veux pas passer pour un freak, mais j’écoute parfois le Coran sur mon iTunes, j’comprend rien, mais c’est beau et ça incite à la réflexion.

J’ai aussi pensé faire un petit exposé baveux, macho et égocentrique sur toutes les femmes que j’ai séduites et qui m’ont ramené chez elle en taxi. Décrire les longs french langoureux – parce que c’est correct de se frencher en taxi, mais pas de se jouer dans les culottes. J’aurais dépeint des intellectuelles qui parlent sans cesses entre deux étreintes, des perverses qui sortent leur jouets sexuels à peine la porte d’entrée passée, celles qui ont besoin de se sentir spéciale, parce qu’elles ont une grande culpabilité par rapport à leur plaisir, pis qui finissent pas abdiquer après deux trois mensonges ou compliments bien placés, celles qui vous font comprendre sans le dire qu’elles ont besoin de se faire bardasser, qu’elle ont envie d’être baisé sauvagement la face dans l’oreiller, celles qui vous font fondre juste à vous regarder dans les yeux, dont vous devenez amoureux au premier instant, sachant très bien que vous vous ferez piétiner le cœur avant que ça finisse. Ça aussi ça aurait été pénible, pis franchement ça vous regarde pas. Pis si ça se trouve, une d’elle aurait été dans la salle, pis j’aurais reçu une bière par la tête.

Sauf qu’à part le trajet pour l’aéroport, le meilleur voyage en taxi, c’est le lendemain matin. Quand tu rentres tôt dans la lumière bleue, l’estomac vide, la tête pleine de souvenirs de ta nuit, le temps est suspendu – tout pourrait arriver après cette soirée-là. Tu roules dans le silence de la ville, remerciant le ciel d’avoir un chauffeur qui ne parle pas. La voiture attrape toutes ses lumières, naviguant une ville vide, où les chats errants et les livreurs de journaux sont rois. Ta vie ne t’as pas encore rattrapée, le téléphone a pas encore commencé à sonner. Dans tes vêtements de la veille, tu sens encore son odeur sur ta peau. Si ça se trouve, tu l’aimeras jamais autant qu’à ce instant-là, pis le pire c’est qu’elle ne le saura jamais. C’est un moment volé à la folie, une amnistie temporaire dans ta guérilla urbaine. Comme un réfugié affectif perpétuel, tu peux chercher des moment comme ça toute ta vie. Ça m’a pris 20 ans pour comprendre que c’est même pas une affaire de cul, que le seul remède pour ne pas perdre la tête dans ce monde détestable, c’est d’être dans les bras d’une femme.

Taxi!

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Déneigement

April 5, 2008

Texte lu au Cabaret littéraire des Auteurs du Dimanche – 30 mars 2008

Le Verre Bouteille, rue Mont-Royal

(Note: ce texte est une oeuvre de fiction)

On avait toujours peur que tu partes une fille enceinte. La drogue, ça nous dérangeait moins. Ta mère avait eu une passe de pot assez intense, pis elle n’a pas si mal tournée, après tout. On pense pas à ça la neige. On s’en plaint, on fait attention quand on conduit, mais on pense pas à ça la neige. Toi, c’était l’inverse. Neige = planche, neige = toi pis tes chums en sueur après une descente, neige = frencher la p’tite Brisson en arrière d’un arbre. Elle arrête pas de brailler depuis. Ta mère aussi. Criss qu’y en a épais. On pense pas à ça la neige. 12 mètres, ostie. Il reste 12 mètres, pis y a pas un ostie de pelle mécanique qui peut se rendre ici.

J’ai failli les étamper quand y m’ont dit qu’il fallait attendre le printemps. Syndicat d’mon cul… Les syndicats. Les mêmes osties de syndicats qui m’ont empêché de creuser la tombe de mon père à la pelle, parce qu’on avait envie, mon frère et moi, de le porter en terre nous-mêmes. Je regrette encore le jour où j’ai finalement abdiqué, je regrette le jour où je suis devenu mou. Mais ma mère était déjà dans tout ses états, fait que d’essayer de négocier ça avec le cimetière pour l’enterrer, c’était pas une solution. Il y a des pays où on respecte la volonté des familles, des pays où la mort a encore une valeur.

C’est peut-être ça qui nous a rapproché après tout. Toi aussi t’avais perdu ton père. Il n’y a pas d’âge pour se sentir tout seul au monde parce que ton père est mort. Ça m’est arrivé à 30 ans, pis des fois je me sens encore comme un ti-cul.

Le printemps, tabarnak. J’attendrai pas le printemps pour te déneiger de là. J’attendrai pas le printemps pour que ta mère vive son deuil. Ça fait deux jours que je pellette. Pis je vais continuer de pelleter. J’attendrai pas le printemps pour que t’émerges comme l’homme de glace qu’ils ont trouvé dans les Alpes. L’homme des glaces. C’est à cause de lui que tu t’es inscrit en science de la santé. J’me rappelle quand il l’ont trouvé, t’étais jeune ado. T’en as parlé pendant des semaines, on t’a acheté des livre sur les hommes préhistoriques, t’étais là-dedans par-dessus la tête. Pis à un moment donné, les filles ont embarqué dans le décors, pis ça c’est calmé. Mais tu rêvais encore de devenir médecin. T’aurais fait un bon médecin, mon p’tit criss. La manière que tu nous regardais dans les yeux, ton regard bleu, tu savais écouter aussi. La fois que tu as traversé le wagon de métro pour aider une vieille femme à se relever. Le monde a figé parce qu’elle a lâché un drôle de râlement en tombant, elle avait l’air agressive. T’as même pas hésité. T’as même échappé ton livre dans la slush du métro tellement tu t’es levé rapidement. T’as traversé le wagon d’un coup, en silence. Des fois je repense à ça, pis j’me dis que t’étais peut-être un peu ninja. Tu t’es penché, les adultes autour se sont reculé comme si ils savaient que c’était toi qui était en charge. Tu lui as parlé doucement en l’aidant à se rassoire. Pis là, accroupis devant elle, pendant que le reste du wagon reprenait sa vie, tu l’as rassuré – j’entendais pas ce que tu y disais – puis tu es revenu nous rejoindre. J’ai jamais vu Julie aussi fière. Ce jours-là, on s’est regardé, Julie et moi, pis on a décidé, sans même se parler, qu’on se saigneraient pour te payer tes études.

Ostie… Il va falloir canceller ta demande d’inscription au Cégep. Criss de bureaucratie…

Tu remarqueras que j’ai pas utilisé l’expression « Ta mère pis moi ». Ça m’a pris du temps à comprendre que ça te rappelait ton père. Pis que t’aimais pas ça, que je parle comme ton père. Moi non plus. Je t’ai pas appris à attacher tes souliers. Mais je t’ai acheté ton premier rasoir, pis je t’ai montré comment t’en servir, sinon tu te serais arraché la face au premier coup de lame. T’étais tellement maladroit parce que ça coupait; t’étais peut-être pas ninja, après tout.

J’ai les pieds gelés. Ça fait une heure que j’ai les pieds gelés. Bon, je vais quand même pas perdre des orteils sous prétexte que tu as eu plus froid que moi. Qu’est ce que tu faisais en dehors de la piste, tabarnak! C’est tranquille ici, quand même. Peut-être que tu voulais juste avoir la paix. Qu’est ce que tu faisais ici? Personne a rien vu, ils ont juste entendu un grondement sourd. Une fois que les curieux se sont éloignés, Éric a remarqué ta planche sur le bord de la piste. Pis là les gars du ski patrol ont flippé. Il voyait rien d’autre que des arbres couchés, pis le résultat : 12 mètres de neige. Après une heure à te chercher sur les pistes, l’évidence est tombé comme une guillotine. Ils ont même pas pu te repérer avec leurs perches. Rien. Ta mère s’est cassé la voix à hurler quand ils nous ont dit une couple de jours plus tard qu’ils arrêtaient les recherches.

Le silence. Ici pis dans la maison. C’est comme le même silence. Le craquement du plancher quand elle traverse la cuisine pour se faire un thé. Le bruit des arbres gelés quand le soleil les effleurent. La cuillère dans la tasse. La pelle dans la neige.

Ça m’est venu quand j’ai vidé mon portefeuille l’autre matin, dans le tas de factures, de cartes de crédit, la photo de mon père est sorti de son étui. La feuille de papier aussi. Un poème de Rudyard Kipling. Mon père me citait toujours ça quand j’étais petit. Il en oubliait des bout, mais ça finissait toujours par la même phrase. « Tu seras un homme, mon fils. »

Elle a pas compris quand j’ai mis mon habit de motoneige. Elle sentait quelque chose.
« Tu vas où? »
« Je m’en vais chercher ton gars. »
Elle a rien dit.

Je dois avoir clairé 1 mètre aujourd’hui. Avec hier, il en reste encore dix. Il est tard. J’reviens demain, Jonathan, je reviens demain.

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