Parfait

TEXTE LU AU CABARET LITTÉRAIRE DES AUTEURS DU DIMANCHE
2 OCTOBRE 2005 – DIABLE VERT

Contrainte : placer le concept d’un appel à frais virés.

Oui…
Non…, non…
Est-ce que je peux te dire que je ne suis pas surpris…
Triste, oui, c’était mon meilleur ami… Mais surpris, pas du tout.

Je le sentais venir. Pas de courriels depuis deux mois, pas capable d’avoir son numéro de téléphone. Pis comme je n’ai pas les moyens d’aller en Azerbaïdjan à chaque semaine, ça me rongeait.

Ça fait vingt ans que j’attends cet appel, Evelyne.

Au début, je pensais que ça serait à cause de Josée, sa première blonde. L’amour de sa vie. Une fille de 19 ans au sourire angélique. Il l’a tellement aimé.
Elle l’a crissé là pour un autre en plein mois de décembre, mais comme les deux familles se connaissaient, il lui a demandé de faire tous les partys de Noël avec lui, question de ménager sa mère.
Imagine le p’tit couple idéal: les petits becs secs à table, les « nous », les « on » pour parler de l’université, du dernier concert rock, les matantes qui passent des remarques : hé, que vous êtes beaux ensembles.

J’ai eu l’impression qu’après tant de bonheur, il fallait aller jusqu’au bout; que ça se fasse dans la douleur. C’est comme s’il s’était immolé avec de l’essence, pis qu’il avait laissé le feu s’éteindre tout seul. Ça laisse des marques, ça. On passait pas mal de temps ensemble, à ce moment-là.
J’me rappelle être sur un quai de métro, pis lui qui dis: j’pourrais m’lancer devant le train…
Il me parlait tout le temps de ses idées suicidaires.
Il me testait, puis je le ramenais à la vie. Il allait mieux. Puis il retombait. J’intervenais. Il remontait.
Cette fois-là, j’ai été vite. J’ai dit une seule chose, vraie d’ailleurs : 75% des personnes qui tombent devant un métro survivent, mais restes quadriplégiques pour le restant de leurs jours. Ça l’a arrêté net.

À cette époque-là, la vraie nature de notre amitié, c’était que je le garde en vie. J’étais naïf. J’me voyais en grand sauveur-psycho-machin-bon-samaritain, envoyé sur la terre pour sauver un artiste en gestation. Pis là, il vient de m’avorter dans mains. Loin en plus, le criss. Ce que ça va demander pour rapatrier son corps d’Azerbaïdjan, tabarnak.

J’connais sa mère, elle ne sera pas capable d’y aller, puis c’est moi qui va se retrouver sur l’avion avec lui comme bagage… Ostie!
Avez-vous quelque chose à déclarer? Oui, le cadavre de mon meilleur ami!…

Ça fait vingt ans que je lui dis de continuer, ses films, ses textes, ses idées, de suivre son instinct, d’arrêter de se comparer, mais surtout d’arrêter de s’auto-saboter. On était une gang à attendre qu’il se mette à la tâche. On voyait tous le potentiel, j’veux dire, tu l’sais, t’a habité avec 6 ans.

Oui, le jour où tu l’as rencontré, tu dois t’être dit : c’est qui ce gars-là.

Criss, même quand y marchait, y’était intense.

Dans ma tête, c’était impossible qu’il n’accouche pas de quelque chose de bon, de grand, j’veux dire; autre chose que toute la merde qui s’fait à la petite semaine.
Ce n’est pas pour rien qu’il est jamais revenu de vacances. Il en avait assez de faire des publicités pour ados attardés qui gobent du vidéoclip. Il était bon. Un excellent sens du montage. Mais mettre un idéaliste torturé dans une boîte superficielle comme ça, c’était explosif. Il se pognait avec tout l’monde pour des questions de principe. Hey! Avoir des principes dans un bordel, ça n’a jamais mené loin. Après ça, il a fait deux ou trois reportages à La fin du Monde, puis le scénario avec Alain Provencher. Quand il s’est fait tassé par Gendreau, le grand producteur des jeunes talents, qui voulait que son poulain soit seul au générique, il a commencé à ne plus voir le bout. Je le sentais s’enfoncer dans la vase.
….
Comprends, on a travaillé ensemble trois ans, j’étais son patron, tu peux-tu imaginer : on habitait ensemble avec sa blonde, Carole, on travaillait ensemble à station de télé, pis on passait nos samedis au pub, pis nos dimanches à lire le journal. On s’est jamais si bien entendu, mais il me glissait des doigts.
Au bureau, on l’appelait Dark Side; même les ampoules électriques brûlaient autour de lui.

Je    te    jure.

Il fallait remplacer les ampoules au-dessus de son bureau aux trois semaines. Le concierge sacrait. Nous autres on riait.

Il n’aimait plus rien. Il avait tout essayé, mais il gardait cette job poche juste pour le cash.

Insécure, tu dis.

Il te l’a jamais dit, mais quand il est parti en vacances, l’été où tu l’as rencontré, il était au bord du précipice.

Comprends son parcours. Il avait lâché la Poly pour faire la Course. Deux mois avant de remettre sa thèse en robotique, il annonce à son patron qu’il part faire le tour du monde avec une caméra vidéo.

C’est ça. Il brûlait ses ponts à mesure qu’il avançait. Il l’a toujours fait. Quand il est revenu de la course, une quinzaine de petits bijoux en dessous du bras, le lendemain de l’émission de clôture, rien! Pas une offre, pas un projet, le vide.
Et la déprime. Aucune retombée positive, sauf au lit.

Pendant des mois, il couchait avec des filles sur le simple fait d’avoir été dans cette émission-là. Combien d’étudiantes en cinéma du Plateau sont venu les jambes molles quand il leur disait qu’il avait fait la Course? On appelait ça « L’effet Course ». Une vraie joke. Du sexe, en masse. D’la job. Pas une crisse.
Puis après une couple de mois de galère, il est parti en Tchétchénie avec la reporter Joanne Robichaud, qu’il avait rencontrée à Moscou. La première guerre de Tchétchénie. Une ostie guerre sale. Il a tout mis là-dedans. Acheté la caméra, emprunté de l’argent pour son billet d’avion. Deux semaines à se faire tirer dessus par les Russes, à craindre de marcher sur les mines antipersonnel en pleine ville, puis les charniers…

Moi, je les ai vues ses photos, et ses images vidéo et j’en ai eu froid dans le dos. Il en est revenu secoué, mais sain. Il avait eu envie de côtoyer la mort, il avait été servi. L’envie lui a passé pour un temps. Après ce voyage-là, j’étais tranquille.

Tu te rappelles, la job qu’il a refusée au Congo l’été passé, dans un camp de nutrition. Pourtant, il voulait faire de l’humanitaire.
Du moins, c’est ce qu’il disait. Mais il t’a probablement jamais dit qu’il n’était pas parti parce qu’il avait peur. Pas peur de voir des cadavres tous les jours, ou de se faire tuer à un check point par un gars saoul. Peur de ne jamais finir son roman. Il était rendu au milieu.
Ça faisait des mois qu’il travaillait dessus. Puis il a bloqué au milieu. Tous les écrivains le disent, c’est le milieu le plus dur;
une montagne à franchir, un point de non-retour, le moment où tu sais que si tu continues, tu vas avoir un roman.
Pis qu’il va falloir que t’apprennes à vivre avec.

C’est pour ça qu’il est reparti en Azerbaïdjan, même si tu n’étais plus là. Tu lui manquais d’ailleurs, mais il était trop orgueilleux pour te le dire.
Oui…
Hmm, hmmm.
La note, la note, c’est déjà beau qu’il l’ait laissée, mais c’est vraiment chien d’avoir mis ton nom dessus. Non, ce n’est pas de ta faute, Evelyne.

Ben non, tu ne pouvais rien faire.

Evelyne, je sais que tu te sens coupable, on va tous se sentir coupable, parce qu’on a toujours eu l’impression qu’il fallait le protéger. Mais ce n’est pas de ta faute. Ni de la mienne. Si tu avais pu changer sa vie, il t’aurait laissé le faire pis vous seriez encore ensemble, tu serais enceinte, pis il m’enverrait des photos de famille de Marseille.

Oui, mais il faut que tu comprennes, je te raconte tout ça pour que tu comprennes comment il voyait sa vie. C’était tout ou rien.
Il a brûlé tous les ponts à mesure qu’il avançait. Tous. Sauf ses parents. Toi et moi, on est une exception. Il a envoyé chier tous ses amis un par un. Il était constamment déçu par les gens, par le monde en général, mais surtout par lui-même. Il trouvait que ce qu’il écrivait était faible, sans valeur. Il était incapable d’être content de quoi que ce soit. Il a essentiellement saboté tout ce qu’il a commencé. Son projet de cathédrale sonore : des heures de montage de musiques acousmatiques, un travail de fou pendant des mois. Il n’aimait pas un passage, mais il n’arrivait pas à l’arranger : il a tout effacé d’une touche d’ordinateur. À chaque fois qu’il commençait quelque chose de nouveau, il plongeait. Il lisait tout, achetait plein d’affaires, s’enfermait dans son appartement des semaines, puis à un moment donné, il avait le vertige et détruisait tout. Heureusement, quelquefois j’arrivais à sauver des morceaux. Il m’appelait le biographe.

Je me rappelle nos discussions, dans sa période suicidaire post-Josée. Selon lui, il n’y avait que la mort qui était parfaite. Il la gardait dans sa tête comme une solution possible, une manière de conclure tout ça, si ça empirait. Je m’amusais à lui citer Fritz Lang dans le film de Jean-Luc Godard, Le Mépris, tu sais lequel, avec Bardot et Piccoli.
Lang dit à un moment donné: la mort n’est pas une conclusion.

Lui pensait le contraire.

Il vivait parce qu’il n’y avait rien de pire.

Alors que moi, je vis parce qu’il n’y a rien de meilleur.

C’était la différence fondamentale entre lui et moi.
Je ne suis pas surpris, mais je vais sauter par-dessus la période triste, pour passer tout de suite à la colère…Et à la résignation.

Mais quel sens de la mise en scène! Se pendre à un arbre dans un parc dédié aux écrivains! Le salaud! Il n’aura pas raté sa sortie!

Non! Non! Surtout pas. Je vais appeler sa mère moi-même. Elle a toujours su que si ça venait, ça viendrait de moi. C’est maintenant.

Oui. Prends soin de toi. Appelle-moi quand tu veux. Ce n’est pas grave, ça coûte moins cher dans ce sens-là que dans l’autre.

Evelyne…
J’vais l’écrire, sa biographie. Il y a en masse de matériel. Ça va s’appeler « Jules, l’Imparfait ». … Je t’embrasse.

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Denis McCready

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