Yeux

TEXTE LU AU CABARET LITTÉRAIRE DES AUTEURS DU DIMANCHE
8 JANVIER 2006 AU DIABLE VERT

Contrainte: doit se passer sur une île déserte

C’est toujours le cri d’un oiseau ou le bruit des bottes qui me tirent du sommeil. La mer, même si elle est proche, même parfois en furie, ne me réveille jamais. Elle me berce plutôt dans le sommeil et c’est là mon seul réconfort, avec le ciel.

Ce matin, sauf la mer, c’est le silence plat. À mesure que j’émerge du sommeil, il y a quelque chose d’anormal dans tant de silence. Je n’entends pas mes voisins, Amir et Rahimoula. Peut-être sont-ils en interrogatoire. Pourtant, j’aurais entendu le bruit des soldats aller et venir; leur cellule est de part et d’autre de la mienne. Impossible de ne pas entendre ce bruit si familier de la chaîne qui traîne par terre, se balançant entre les chevilles.

Puis le silence s’étend encore plus loin. Je n’entends pas le grésillement du mégaphone de la base, un bruit de fond constant qui sort de vieux cornets de métal entre les appels aux soldats. Parfois j’arrive à comprendre un ou deux mots, avec mon anglais sommaire appris en regardant leurs vieux films.

Ce matin, même le bruit de fond du mégaphone est absent.

J’ai été forcé de dormir avec ma cagoule cette nuit. Une autre de ces punitions arbitraires; probablement parce que je n’ai pas parlé durant l’interrogatoire d’hier. Je déteste me réveiller et ne voir que du bleu. J’ai beau chercher des formes à travers le tissu, impossible de distinguer quoi que ce soit. Je devine que le soleil est levé, j’imagine le ciel d’un bleu immaculé. En me tournant sur le côté droit, la douleur dans mon épaule est vive. J’ai dormi avec les mains derrière le dos. En arrivant il y a trois ans, ça m’a pris quelque temps pour me trouver une position confortable pour fermer l’oeil avec des menottes. En faisant un trou pour l’épaule dans le mince matelas, il y a moyen de s’assoupir quelques heures sans couper la circulation sanguine. Sinon on se retrouve avec le bras complètement engourdi et il faut se tortiller pendant une bonne demi-heure avant d’arrêter les picotements. Malgré ma bonne position, j’ai constamment mal à l’intérieur de l’épaule; probablement une tendinite chronique. Ce n’est rien à comparer aux diarrhées qui affligeaient Massoud; elles ont fini par le tuer. Au moins, lui, il dort en paix.

Mon nom est Rahmat, je suis infirmier, je suis Pashtoun. Mais pour eux, je suis un résumé terroriste, un combattant illégal, un simple Afghan. Je suis ici depuis trois ans. Ici, je ne sais pas c’est où ici. Il fait chaud, nous sommes près d’une plage et je ne suis pas le seul à avoir été emmené d’Afghanistan. Il y a aussi des prisonniers qui parlent arabe, mais je n’arrive pas à bien les comprendre.

Ça fait trois ans que je raconte la même histoire: je suis infirmier et je travaillais pour le Croissant Rouge iranien. Je soignais des blessés lorsque notre camp a été attaqué par les Américains malgré nos drapeaux. Ils avaient eu une information comme quoi il y avait des Talibans dans l’hôpital. Les imbéciles oublient que comme la Croix-Rouge, nous avons l’obligation de soigner tous les blessés de manière impartiale: Talibans, Afghans de toutes allégeances, Canadiens, Américains, tous. C’est mon devoir. J’ai essayé un nombre incalculable de fois de leur expliquer: je parle Dari, une variante dialectale du Farsi, la langue parlée en Iran, je pouvais donc travailler avec le Croissant Rouge et appeler Téhéran, sans avoir besoin de traducteur. J’ai étudié avec des Iraniens à Kaboul dans ma jeunesse, c’est pour ça que j’ai eu cet emploi. C’est comme ça que j’ai nourri ma famille malgré la guerre. J’ai un garçon qui doit avoir 8 ans maintenant. Ma femme, Charbat, doit être morte de chagrin, ou elle s’est remariée depuis. Je n’arrive pas à accepter de l’avoir perdu. Peut-être sait-elle que je suis ici, peut-être a-t-elle essayé de me faire sortir puis a abandonné? Parfois quand ils me questionnent ou qu’ils me font mal, j’ai envie de me laisser aller au désespoir et raconter n’importe quoi comme cet autre a fait: il leur a sorti un filet d’inventions, en parlant d’assaut sur des véhicules, de groupes armés antiaméricains, d’attentats. Il a été soldat, il sait ce que c’est de se battre. Il est probablement convaincant. Je ne sais même pas utiliser un fusil, mais je sais faire une injection intraveineuse par contre, je sais comment panser une blessure pour minimiser le risque d’infection. Je vais leur raconter quoi? Que j’avais l’intention de tuer des Américains avec de la pénicilline? De la pénicilline, on n’arrivait pas à en avoir avant le Croissant Rouge, parce les Talibans interdisaient qu’on soigne à l’occidentale. Bande de crétins! Avec les enfants qui mourraient à gauche et à droite, je n’en aurais jamais gaspillé pour des stupidités pareilles. Je remercie le ciel que mon fils n’ait jamais été malade. Ma femme Charbat était en santé, moi aussi.

Ça faisait un an que je travaillais au camp du Croissant Rouge quand ils m’ont enlevé. Je ne me suis pas inquiété le premier jour; une fois qu’ils auraient compris qui j’étais, ils me relâcheraient. Mais mon nom ressemblait à celui d’un quelconque terroriste, tiré d’une liste de noms qu’ils avaient montée en questionnant des paysans. Les pauvres ne s’étaient pas fait prier pour donner des noms typiques, en échange d’un peu de nourriture.

Après deux semaines, ils nous ont drogués, mis des couches comme des enfants et nous ont embarqués dans un avion, pieds et poings enchaînés. J’ai perdu connaissance avant le décollage, mais je sortais parfois de mon sommeil quelques secondes pour nous voir tous couchés en rangées, un troupeau de prisonniers, une scène comme j’avais vu il y a longtemps dans un film sur les esclaves africains aux États-Unis. Je retombai dans le sommeil rapidement, malgré mes efforts pour rester éveillé.

Tout de suite après notre arrivée sur l’île, ils ont commencé les interrogatoires. Ils m’ont posé des questions, menacé avec un chien, dit que je n’avais aucun droit, attaché dans des positions qui donnent mal aux articulations, fait écouter de la musique très forte pendant des heures, m’ont enfermé dans un réfrigérateur toute une nuit, m’ont empêché de dormir pendant 5 jours jusqu’à ce que je commence à avoir des hallucinations, m’ont forcé à me nourrir quand j’ai fait une grève de la faim en m’enfonçant un tube dans l’estomac par le nez, me gavant avec tellement de brutalité que j’ai craché du sang pendant deux jours, mais le pire, le pire de tout, c’est la planche.

J’en avais entendu parler de ceux qui l’avaient vécu et ça me donnait froid dans le dos. Puis mon tour est venu. Ils m’ont attaché le corps sur une planche, les jambes et les bras contraints, ils m’ont enveloppé le visage dans du plastique transparent et ont incliné la planche pour que j’aie les pieds plus haut que la tête. C’est dans cette position qu’ils ont commencé à me verser beaucoup d’eau sur le visage. Je me suis étouffé instantanément, j’étais certain qu’ils essayaient de me noyer. De l’eau infiltrait jusqu’à ma bouche, je cherchais de l’air, la tête me tournait, je me suis entendu gémir « please » mais le plastique étouffait le son, après un temps interminable dans cet enfer, mon corps s’est mis a être secoué de spasmes, j’ai commencé à uriner et déféquer: j’étais en train de mourir. Mais ils ont arrêté juste à temps, arrachant le plastique et relevant ma tête. C’est un homme à lunette qui déterminait les limites, il utilisait des termes médicaux, prenait mon pouls, observait ma pupille avec sa lampe de poche, puis donnait son accord à une autre planche où il renvoyait le prisonnier à sa cellule.

Je pensais que j’allais devenir fou quand ils ont recommencé le lendemain, probablement parce que je ne leur avais rien raconté de compromettant. Impossible de rationaliser, impossible de rester stoïque: à chaque fois je criais, à chaque fois je répétais les mêmes histoires d’infirmier, de camp du Croissant Rouge, de soins impartiaux à tous, ils ne comprenaient pas. Ça a duré une semaine. Puis ils ont arrêté sans explications. Ce matin-là, comme tous les matins, je me suis réveillé en tremblant. J’étais incapable d’arrêter de trembler. C’est là que je me suis mis à penser au visage de ma femme. Pendant la guerre, quand je rentrais de l’hôpital, bouleversé d’avoir vu autant de personnes mourir en une journée, il n’y avait que son regard pour me calmer. Alors je me suis mis à penser a ses yeux verts, beaux comme des émeraudes qu’on aurait arrachés à une montagne magique. En reprenant mon souffle, je ne suis souvenu comment elle plongeait ses yeux dans les miens, alors que la nuit n’était éclairée que par la lune. Elle tournait son visage pour que je la vois dans le rayon qui filtrait entre nos fenêtres. Elle chuchotait alors, pour ne pas réveiller notre fils qui dormait, et me récitait son poème préféré. C’est un vieux poème d’amour pachtoun racontant le périple d’une jeune femme qui traverse les montagnes pour retrouver son mari, égaré au retour d’un voyage. Pour la première fois de mon emprisonnement, je me mis à pleurer et le visage baigné de larmes, j’ai attendu mes geôliers. Je rejouais cette scène dans ma tête, revoyant ses yeux, murmurant le poème comme une prière. Ils ne sont pas venus ce matin-là ni le lendemain. Puis les interrogatoires se sont espacés à mesure que beaucoup de nouveaux prisonniers arrivaient.

Bientôt, je passais mes journées à lire le Coran, que je n’avais jamais vraiment étudié, et à regarder le ciel. Il y a un an environ, au retour d’une séance de planche particulièrement pénible, j’étais hystérique, je gémissais de manière incontrôlée. Je ne sais pas combien de temps je suis resté couché dans ma cellule, prostré, à entendre ma propre voix résonner dans ma gorge. À un moment donné, cette voix à commencé à me déranger, comme si elle était celle d’une autre personne. Ce bruit m’irritait de plus en plus. En constatant que les cris étaient étrangement synchronisés avec les contractions de ma gorge, je compris que c’était ma propre voix qui me dérangeait, mais je n’arrivais toujours pas à arrêter de gémir. Je me suis rappelé cette prière aux yeux de ma femme qui m’avait tant calmé auparavant. Je cherchais ses yeux dans ma mémoire, mais je ne rencontrais que le vide. J’avais beau me forcer, je ne voyais qu’une forme féminine, habillée d’une robe traditionnelle, et au milieu du visage, un trou flou, couleur de peau. Je me suis concentré longuement, avec l’écho de mes gémissements incontrôlés dans la tête, mais je n’y arrivais pas. C’est là que le silence me gagna enfin. Ma bouche coupa net en plein cri. En plus de m’avoir volé ma dignité, il m’avait enlevé jusqu’au souvenir de ma femme.

Je n’ai plus jamais pleuré dans ma cellule, ou crié sous la torture. Au début ils sont restés surpris, par mon silence, par l’absence de réaction quand ils redoublaient d’ardeur à me faire souffrir, puis ils se sont désintéressés de moi. Maintenant, ils ne font que me poser des questions, toujours les mêmes, juste pour dire aux généraux qu’ils continuent leur travail.

Ma cagoule m’empêche de voir le ciel ce matin. C’est maintenant mon seul plaisir de regarder le ciel, le vol des rares oiseaux, les tonalités de bleus qui évoluent au cours de la journée, le rose qui s’installe lentement lorsque le soleil décline.

J’aimerais vivre sur une île déserte et passer mes journées à regarder la nature, mais mon île est habitée par des prisonniers brisés et des soldats qui portent bien leur nom, puisqu’en Farsi, soldat veut dire « celui qui perd la tête ». Je suis un naufragé sur une île peuplée d’animaux terrifiés et de monstres sanguinaires, une île désertée par l’humanité.

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Denis McCready

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